TC-Val - Récits de course

David Tencé et Vincent Bassard à la Diagonale des Fous le 17 Octobre 2019

Mise à jour le Vendredi, 01 Novembre 2019 21:50

Pour celles et ceux qui ne seraient pas adeptes de Facebook, voici ci-dessous le compte rendu de l'expérience vécue par Vincent Bassard et moi-même lors de la Diagonale des Fous 2019 - Trail de 166km avec 9611m de dénivelé positif.

A très bientôt,
David Tencé.

Nous avons survécu à la Diagonale des Fous ! Si je m'exprime à la 1ère personne du pluriel, c'est parce que cette aventure, je l'ai partagée en binôme avec mon pote Vincent Bassard et notre staff de choc.
Au départ du projet, il y a les 50 ans de Vincent le 31 Décembre dernier et un cadeau surprise : un dossard pour le Grand Raid de la Réunion. De mon côté, un peu en panne d'inspiration sportive depuis quelques temps et un peu inhibé par l'ambiance de la Saint-Sylvestre, je lui sort un truc du genre : « Si tu y vas, je viens avec toi ! »... Le type de phrase que vous pouvez vraiment regretter le 1er Janvier au réveil. Pour moi, cela n'a pas été le cas, au contraire, cela m'a vraiment motivé, car cette idée, je l'avais dans la tête depuis pas mal de temps. Il manquait juste le petit coup de folie pour passer à l'acte. Une fois la décision prise, nous sommes passés par un engagement « pack » pour éviter le tirage au sort.
Nous avons ensuite commencé une préparation « trail » avec pour premiers objectifs, la participation à l’Ecotrail de Paris pour nous 2 en Mars et la Radicatrail pour moi en Avril, afin de décrocher les précieux points nécessaires à la validation de notre engagement. Une fois les points acquis, chacun s'est préparé aux contraintes de la Diag'. Il a fallu adapter les séances à ce qui nous attendait et cela n’a pas été facile pour les Sud-Manchois que nous sommes.
Nous avons donc investi les reliefs de la région : cascades de Mortain, marches de Carolles, ruette aux ânes et tertre de la gare à Avranches. Des côtes proposant dans le meilleur des cas environ 40m de D+. Imaginez le nombre d'A/R qu'il fallait cumuler pour faire des séances de 3500m D+ ?? On est rapidement passé pour des psychopathes auprès des promeneurs et des riverains.
Puis sont arrivées les vacances d'été qui ont été organisées autours de l'objectif et qui ont obligé les familles à accepter les séjours en montagne par solidarité paternel. Participer à la Diagonale des Fous est un projet qui va obligatoirement impacter son entourage et qui peut susciter incompréhensions et inquiétudes. J'entends encore mon boss me dire avec bienveillance : « Pourquoi vous voulez faire ça David ? Vous savez que le sport en excès est néfaste pour votre santé ! Regardez Churchill, il est mort à 90 ans alors qu'il ne faisait absolument pas de sport ! Et puis, il y a la famille, dont ma maman avec son instinct protecteur qui me dit à quelques jours du départ : « Tu sais que tu n'es pas obligé de faire ça ! ». Il faut gérer ces aspects là et même si on est sûr de rien, on tente de se rassurer.
En arrivant la semaine dernière à la Réunion et en découvrant ce qui nous attendait, un léger doute a commencé à nous envahir. Allons-nous être à la hauteur ? Sommes-nous suffisamment préparés ? Comment allons-nous organiser notre alimentation et les périodes de repos ? N'ayant pas de réponses à toutes ces questions, mais ayant un objectif commun, finir sans objectif de performance, nous décidons la veille de la course, de prendre le départ ensemble et d'aviser au fil de notre progression. Rien est gravé dans le marbre, car nous savons que nos sensations ne seront pas les mêmes au même moment, mais ce schéma nous rassure.
Le jour du départ, nous devons préalablement déposer nos sacs de ravitaillement. Le processus est long et fastidieux, à tel point qu'un moment, nous doutons de pouvoir prendre le départ au coup de pistolet ? Finalement, nous arrivons dans l'aire de départ dans les derniers. C'est certain, nous partirons en queue de paquet. Le cochon reste philosophe, « T'inquiètes, la course va être longue ». Nous décidons donc de rester avec notre team jusqu'au départ et de profiter jusqu'au bout de ces instants avec elle. A quelques secondes de la libération, les speakers chauffent les coureurs et le public. L'ambiance s'annonce festive. Au coup de pistolet, la meute est lâchée. Ça bouscule pas mal, chacun essayant de se frayer un chemin. Il nous faudra plusieurs minutes pour passer sous l'arche de départ (un peloton de 2700 athlètes ce n’est pas fluide).
Les 5 premiers kilomètres sont hallucinants, la Diagonale des Fous est une véritable fête pour la population locale. Les gens chantent, crient, tapent dans les mains et « portent » les athlètes. Chacun s'exprime selon ses envies, ses coutumes et sa religion. J'avais lu que cette course avait une âme et nous commençons à la découvrir ainsi que celle des réunionnais. Nous courons côte à côte pour ne pas nous perdre. Malgré nos efforts, la foule arrive parfois à nous séparer et nous sommes obligés de crier nos prénoms pour nous localiser. A la sortie de St Pierre, la lumière se fait plus rare, les 1er chemins apparaissent et les athlètes allument leur frontale. Toutes ces lampes forment une ligne ininterrompue qui se faufile dans la montagne.
Depuis le départ, nous avons doublé pas mal de coureurs et nous tentons de maintenir un tempo correct pour éviter les bouchons annoncés dans les 1ers sentiers. Nous traversons dans un premier temps des terres de culture et d'élevage. A ce moment, on se dit que nous avons de la chance avec la météo. Il ne pleut pas, la terre est sèche. Le cas contraire aurait augmenté considérablement la difficulté.
Nous avançons correctement, toujours en courant et recevons un message des filles nous disant que ça bouchonne à la sortie de Saint-Pierre et que leur venue à Domaine Vidot (km 15) ne sera pas possible. Nous devrons attendre 10 kilomètres supplémentaires et le passage à Notre Dame de la Paix, pour voir une 1ère fois notre équipe de choc. A ce ravitaillement, nous sommes encore fringants. Justine fait une vidéo, nous avons le sourire. A « nez de bœuf », les filles ne sont pas là. Elles n'ont pas pu accéder au ravitaillement contraintes par des problèmes de navettes. Nous avançons paisiblement et prudemment dans cette 1ère nuit fraîche et éclairée par la lune.
C’est finalement juste avant Mare à Boue (vers 5h du matin) que nous retrouvons la team. Les filles n'ont pas dormi, elles sont fatiguées et gelées. C'est à ce moment que l'on comprend que cette course sera aussi exigeante pour elles que pour nous. A Mare à Boue, il fait vraiment très froid, l'herbe est blanchie par le givre. Je m’alimente de produits salés, carri de poulet et riz… ça passe bien même si je commence à sentir revenir cette fichue migraine qui me casse les pieds depuis 5 jours. Pour Vincent, l’alimentation commence à être un problème, il tente quand même une assiette de pâtes.
Nous nous dirigeons vers Cilaos durant cette 1ère matinée. Les paysages sont magnifiques et on en profite. Les sentiers sont étroits, nous avançons en file indienne. Dans les montées, nous avons vraiment le nez dans les « affaires » de celui qui nous précède. La consommation de produits sucrés et protéinés provoque chez certains, quelques gaz nauséabonds (j'avoue je fais parti du lot). Un réunionnais qui était derrière à cet instant me double et dit en riant : « Eh dis donc, ça sent pas la plante ici hi hi hi ! ».
Nous avançons de cailloux en cailloux et de marche en marche jusqu'à l'entrée du cirque de Cilaos. Nous découvrons un paysage grandiose avec cette ville nichée tout en bas. On le sait, il y a un gros ravitaillement et une bonne douche qui nous attend, mais avant d'en profiter, il faudra descendre le sentier Kervegen ! Un chemin tracé sur une face rocheuse quasi verticale…très impressionnant. La descente est technique et dangereuse comme en témoigne cette plaque commémorative qui rend hommage aux 2 athlètes décédés à cet endroit lors de l'édition 2002 de la Diagonale des Fous.
Cette descente nous fait mal, le D- est important, ça tape beaucoup. Nous avons déjà 13h de course d'effectuées et ça commence à peser sur nos organismes. Malgré cela, il faut rester vigilant car les pièges ne manquent pas et la moindre inattention peut mettre fin à la course.
A Cilaos, nous faisons une pose d'1h20 comprenant douche, changement intégral, sieste et repas. La douche est bonne pour la tête, la sieste pas très efficace car en plein soleil, nous n'avons pas dormi. Vincent commence à souffrir des pieds et se prodigue quelques soins. Enfin, nous terminons par le repas qui pour moi sera copieux. Il le sera moins pour le cochon qui est écœuré par la nourriture et qui n'arrivera qu'à avaler un Yop et du Schweppes agrumes. A la sortie du ravitaillement, nous retrouvons la team avec bonheur. Les filles nous font part de tous les encouragements reçus et cela nous boost pour continuer le périple. Nous sortons du cirque de Cilaos par le col du Taibit. Nous l’appréhendions, mais finalement il se franchira très bien.
Nous pénétrons ensuite dans le cirque de Mafate avec un 1er arrêt en bas, à Marla. C'est à ce moment que les choses sont devenues vraiment difficiles. Je prends encore un gros ravitaillement salé à base de lentilles et incite Vincent à en faire autant. Malheureusement, ça ne passe pas et Vincent nous renvoie une belle queue de renard. A ce moment, nous n’osons plus nous parler de peur de se dire des bêtises. Nous sommes en souffrance et cela se lit dans nos regards. La nuit arrive et la traversée de Mafate s'annonce compliquée d'autant que le niveau de difficulté va croissant.
Vers 20h30, la fatigue nous gagne et nous décidons de faire un arrêt dodo, il gèle, nous sommes en sueur. Et nous allons faire une erreur majeure. Nous enfilons nos vestes de pluie et nous nous installons sur l'herbe gelée. En moins de 5mn, nous sommes totalement gelés et sommes obligés de repartir. Cette erreur aurait pu anéantir notre course. Nous décidons de ne plus la reproduire et de nous arrêter que dans de bonnes conditions.
Les montées et les descentes s'enchaînent. Vincent a du mal à rester éveillé et moi je commence à cogiter. J’ai toujours mal à la tête et je souffre de ne pas savoir ce qui m'attend. Comme un enfant, je pose des questions aux autres athlètes : Est-ce que cette montée est dure ? Est-ce que cette descente est longue ? Bref, les signes d'un mental en berne. Juste avant Sentier Scoot, Vincent me dit « Arff, j'ai une ampoule qui a pété ! ». Nous profitons de ce ravitaillement pour qu'il puisse se faire soigner.
C'est juste après que nous allons connaître les 1ères précipitations de la course. Une pluie fine genre crachin breton s'abat sur nous. Cela forme un écran devant nos frontales et perturbe notre visibilité. Cela rend également le terrain glissant et nous oblige à redoubler de vigilance. Cette partie est difficile et nous décidons de faire une pause sieste dès que possible. C'est à Grand Place que nous avons dormi dans un lit de camp pendant 30mn, montre en main. Enfin Vincent a dormi et moi je l'ai écouté ronfler. J'avais le feu sous les pieds et cette douleur m'a privé de toute possibilité de sommeil.
Nous abordons un peu plus tard la montée de Roche Plate (la mal nommée), une ascension interminable constituée de marches à hauteur de genou… le truc qui vous broie musculairement et psychologiquement. La descente n'est pas mieux, très cassante et glissante. C'est là que j'ai eu ma plus grosse frayeur lorsque j'ai entendu Vincent trébucher, faire un bon en avant et retomber 2m plus bas, fort heureusement, sur ses pieds. Belle figure acrobatique qui aurait pu finir en drame.
L’étape suivante n'est pas plus simple, puisqu'il faut avaler le Maïdo, une montée interminable de laquelle j'ai réellement cru que je ne sortirai pas. C'est vraiment dans cette ascension que nous avons l'un et l'autre le plus souffert. Vincent d’une fatigue générale et moi d'une espèce de fringale qui me donnait des étourdissements.
Au sommet nos accompagnatrices sont là. Elles ont réussi a se reposer un peu et nous attendent avec plein de bonnes choses. Malheureusement, ce sont 2 zombies qu'elles récupèrent. Notre moral est au plus bas, j'aperçois des larmes dans les yeux de Vincent. Ceux qui le connaissent sauront que la souffrance a été grande avant d'en arriver là.
Il est 5h du matin, le soleil pointe le bout de son nez et nous permet de voir pour la 1ère fois le cirque de Mafate de jour. Un spectacle incroyable, ça fait du bien. Nous mangeons et buvons, Yop et Schweppes pour Vincent. Tout ce qui traîne pour moi. S'en suit une vraie sieste collé/serré avec le cochon dans un lit improvisé par les filles…. le bonheur absolu. 30mn plus tard, nous nous réveillons avec un moral refait. Nous savons que le passage du Maïdo constitue une belle option pour quiconque espère voir le stade de La Redoute. Le moral revient et nous permet d'aborder avec un peu de sérénité les 17kms de la descente vers Ilet Savannah.
Cette descente est reposante car sans réelle difficulté, mais elle est sollicitante pour nos pieds déjà bien fatigués. Au ravitaillement, nous décidons d'aller voir les podologues. Pour moi, c'est massage à la crème Nok et traitement d'une ampoule. Pour Vincent, le chantier est de grande envergure. Les podologues n'ont jamais vu des pieds dans cet état : multiples ampoules, ongles arrachés, coupure sous l'avant du pied. Bref, ils ne sont pas moins de 3 à s'occuper de lui. Même la presse est présente et grâce à ses pieds massacrés, le cochon aura droit à son interview.
Avant de repartir, nous consultons le profil du parcours en se disant que le plus dur est fait et que les 42km restants vont passer vite. Mais que nenni, les organisateurs ont su trouver les tracés qui font mal, comme en témoigne le chemin Ratineau où la difficulté nous rappelle que la course est loin d'être finie. Avec nos pieds abîmés, nos pas sont moins assurés et le risque de chute est permanent. Nous avons la sensation terrible d'être en danger à chaque fois que nous posons le pied au sol.
Descente vers Possession où nous retrouvons les filles. Nous prenons notre temps pour discuter et nous ravitailler avant de nous diriger vers le fameux chemin des Anglais. Dans un 1er temps, nous le trouvons plutôt simple, mais la distance (9km) et le côté montagne russe devient lassant, sans parler de la descente vers Grande Chaloupe où il faut avancer sur de gros galets instables… chevilles et genoux en danger.
A Grande Chaloupe, nous retrouvons une dernière fois les filles. Le ravitaillement fait du bien et les bonbons Haribo encore davantage. Nous changeons de chaussettes. Je choisi des chaussettes fines pour finir. J'aurais dû le faire plus tôt car ma sensation de pieds qui brûlent disparaît presque instantanément. C'est parti pour les 13 derniers kilomètres. Le public nous encourage : allez tipa tipa, à La Redoute la Dodo lela. Nous entamons la dernière montée vers Colorado et l'idée d’en finir nous donne des ailes. Malgré les pourcentages notre allure est très soutenue. Cela nous permet de rattraper bon nombre de concurrents.
Au sommet, il y a même de l'euphorie dans notre foulée. Vincent garde la tête froide et dit : « Pas de risque dans la descente ». De mon côté, la sensation est étrange, plus de douleurs, la sensation que rien ne peut m'arriver et une énorme envie d'envoyer les watts. La descente passe vite et nous reprenons environ 150 concurrents. Et même si le classement et le chrono nous importent peu, on kiffe ! En bas, nous arrivons à St Denis et le tant espéré stade de la Redoute nous ouvre les bras. C'est la délivrance, les filles nous accueillent et nous pouvons savourer cet instant en famille.
Ce que je retiendrai de cette expérience, c'est un très grand moment de fraternité et je remercie Vincent de m'avoir permis de vivre cela à ses côtés. Pendant la course, nous nous sommes jurés que ce serait un one shot. Après quelques jours de récup’, tout reste possible… Il n'y a que les idiots qui ne changent pas d'avis. Je remercie aussi les filles pour leur soutien moral et leur assistance technique.

   

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